Youcef Ou Kaci (Yusef U Qasi), amusnaw et poète fondateur de la tradition orale kabyle

Avant que l’écriture ne s’impose, avant même que la Kabylie n’entre dans les livres d’histoire, il y avait déjà une voix. Celle d’un homme qui n’a jamais tenu de plume, mais dont les mots ont traversé trois siècles sans jamais s’effacer. Des mots portés, de bouche en bouche, par un peuple qui a fait de sa mémoire une forteresse. Youcef Ou Kaci n’est pas qu’un nom dans un livre : il est la preuve vivante qu’une culture orale peut être aussi solide, aussi savante et aussi digne que n’importe quelle tradition écrite.

Identité

Nom kabyleYusef U Qasi
TribuAt Jennad
Village natalAit Gouaret
RégionGrande Kabylie
Naissancevers 1680
Mortseconde moitié du XVIIe siècle (une source postérieure avance 1747)
SépultureAit Gouaret, commune de Timizart, daïra de Ouaguenoun, wilaya de Tizi-Ouzou
TitreAmusnaw (sage-savant)

Le plus ancien poète kabyle connu de la tradition orale

Youcef Ou Kaci occupe une place à part dans l’histoire culturelle de la Kabylie : il est considéré comme la voix la plus ancienne que la mémoire orale ait conservée. Contrairement aux poètes qui lui succéderont, comme Si Muhend U M’hend au XIXe siècle, il n’a laissé aucune trace écrite de son vivant. Sa poésie n’a survécu que parce qu’elle a été transmise, récitée et rechantée de génération en génération, jusqu’à sa collecte tardive, notamment par l’écrivain et anthropologue Mouloud Mammeri dans son ouvrage de référence Poèmes kabyles anciens.

Cette transmission purement orale explique aussi pourquoi les contours de sa vie restent flous : les dates, les circonstances de sa mort, l’étendue exacte de son œuvre appartiennent davantage à la mémoire collective qu’à des archives vérifiables. C’est un trait commun aux grandes figures fondatrices de la poésie kabyle, dont la vie se raconte presque autant que les vers eux-mêmes se récitent.

Une poésie témoin de son temps

Youcef Ou Kaci n’était pas un lettré : chez lui, la poésie relevait du don plus que de l’apprentissage livresque. Il parcourait la Kabylie et composait sur ce qu’il observait, rapportant et commentant, parfois avec un regard tranché entre bien et mal, les événements qui agitaient les tribus de son époque.

Ses vers constituent ainsi une source précieuse sur la société kabyle du XVIIe siècle : le droit coutumier (qanun), le code de l’honneur (nif), les rivalités et solidarités entre tribus, ou encore les guerres tribales. Aujourd’hui encore, certains de ses vers sont cités dans les échanges quotidiens comme des arguments d’autorité, signe de la force que la culture kabyle accorde à la parole poétique, capable de traverser les siècles sans jamais avoir été fixée par l’écrit.

Le statut d’amusnaw : bien plus qu’un poète

Le titre d’amusnaw désigne en Kabylie une figure de sage détenteur d’un vaste savoir oral, une sorte d’équivalent du griot ouest-africain : gardien de la mémoire collective, sa parole fait autorité et sa présence est recherchée. Youcef Ou Kaci en fut une incarnation majeure, au point d’être plus tard considéré comme une figure sainte par la tradition populaire.

Ce statut ne se limitait pas à l’art poétique. Grâce à l’audience et au respect qu’il s’était acquis, il jouait aussi le rôle de médiateur et d’arbitre dans les conflits entre tribus. On lui attribue ainsi la fin d’une guerre tribale qui opposait sa propre tribu, les At Jennad, à celle des At Yenni : deux tribus devenues, depuis, alliées. Un poème rapporté par Mouloud Mammeri raconte même que les At Yenni, qui l’admiraient profondément, seraient allés jusqu’à attaquer un village pour venger un affront fait au poète, preuve du prestige dont il jouissait bien au-delà de son propre village.

Postérité

L’œuvre de Youcef Ou Kaci occupe la première partie de Poèmes kabyles anciens de Mouloud Mammeri, ouvrage fondateur pour la sauvegarde du patrimoine poétique kabyle. Il a également fait l’objet d’un ouvrage biographique, Youcef Oukaci, le cavalier poète, signé par le journaliste Mohamed Ghobrini. Camille Lacoste-Dujardin lui a par ailleurs consacré une entrée dans le Dictionnaire de la culture berbère en Kabylie.

À travers lui se perpétue une dimension essentielle de la culture kabyle : celle d’une société où la parole poétique n’est pas un simple ornement, mais un pilier de la mémoire, du droit coutumier et de la cohésion sociale, la Tamusni, la connaissance, portée et transmise par la voix.

Sources principales : Mouloud Mammeri, Poèmes kabyles anciens ; Camille Lacoste-Dujardin, Dictionnaire de la culture berbère en Kabylie (La Découverte, 2005) ; Mohamed Ghobrini, Youcef Oukaci, le cavalier poète.

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