La reine Nouna – La légende d’une souveraine chrétienne amazighe aux confins du Maroc atlantique

Dans la mémoire orale du Sud marocain circule le récit d’une reine chrétienne amazighe nommée Nouna, ou Noula. Elle aurait débarqué des îles Canaries pour régner sur le Souss, jusqu’à la Seguia el-Hamra, à une époque très ancienne, antérieure à l’islamisation de la région. Aucune chronique historique établie ne permet de dater ni de confirmer son règne : son existence repose presque entièrement sur la toponymie, les traditions orales et les carnets de voyageurs du XIXe siècle.

Les traces d’un nom dans le paysage

C’est dans les noms de lieux que la légende de Nouna a le mieux survécu. L’oued Noun, qui donne son nom à toute une région du sud-ouest marocain, serait selon la tradition orale une déformation de « Nouna en-Nasraniyya », c’est-à-dire « Nouna la chrétienne ». L’ethnologue française Odette du Puigaudeau, qui a beaucoup arpenté cette région au XXe siècle, rapporte que la reine aurait gravé son propre nom sur les vestiges du site d’Agadir Nouna, près de Tiliwîn. Un col voisin, sur le versant gauche de l’oued Assaka, porte également le nom de Tizi-n-Tarroumit, « le col de la chrétienne ».

Un document d’archive délimitant une propriété dans le qsar de Tissegnan mentionne lui aussi la « plaine de Oued Nouna » (bathat wad nûna), preuve que le souvenir de cette figure chrétienne s’est inscrit durablement dans le vocabulaire local, bien au-delà du simple folklore.

Une « marraine » de toute une province

L’explorateur espagnol Joaquín Gatell y Folch, qui parcourut la région en 1864 déguisé en marchand musulman, notait déjà que Nouna était considérée comme une sorte de marraine tutélaire de toute la province du Noun. Ce témoignage, l’un des plus anciens sur le sujet, montre que la légende était bien vivante dans la mémoire collective locale dès le milieu du XIXe siècle, bien avant que les ethnologues européens ne s’y intéressent plus systématiquement.

Un héritage revendiqué

À Asrir, dans l’oasis du Noun, certaines familles amazighes se disent aujourd’hui encore descendantes d’une aïeule chrétienne, écho probable, quoique invérifiable, de la légende de Nouna. Cette filiation revendiquée illustre la manière dont un récit fondateur peut structurer l’identité d’un groupe, indépendamment de sa véracité historique stricte.

Une légende à replacer dans un contexte plus large

Le récit de Nouna n’est pas isolé. Le Maroc présaharien et l’Atlas conservent plusieurs légendes de princesses ou reines chrétiennes antérieures à l’islam : on cite par exemple la reine Séita, vaincue près du Djebel Zagora face à un royaume rival, ou encore les récits de princesses chrétiennes attachés au ksar d’Aït Ben Haddou. Plus à l’est, la Kahena, reine berbère des Aurès qui résista aux premières conquêtes musulmanes, a longtemps fait débat entre les historiens quant à son appartenance religieuse, juive ou chrétienne. Ces figures témoignent, chacune à leur manière, d’un christianisme berbère bien réel dans l’Antiquité tardive et le haut Moyen Âge, avant sa disparition progressive de l’Afrique du Nord même si le degré de vérité historique propre à chaque légende reste très variable et largement invérifiable.

Nuna

Que peut-on raisonnablement retenir ?

En l’état des connaissances, la reine Nouna appartient au registre de la légende toponymique plus qu’à celui de l’histoire documentée. Aucune source contemporaine de son règne supposé n’a été identifiée : tout ce que l’on sait provient de récits recueillis des siècles plus tard, par des voyageurs et des ethnologues qui ont eux-mêmes consigné une tradition orale déjà ancienne à leur époque. Cela ne rend pas le récit sans intérêt, bien au contraire : il éclaire la façon dont une région a construit sa mémoire autour d’une figure féminine, chrétienne et venue d’ailleurs, symbole d’un passé pré-islamique dont le souvenir s’est cristallisé dans les noms de lieux plutôt que dans les archives.

Note : cet article synthétise les informations disponibles sur cette figure légendaire, en particulier via les travaux d’Odette du Puigaudeau et les témoignages de voyageurs du XIXe siècle. Il convient de garder à l’esprit le caractère largement légendaire et invérifié de ce récit.

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