Reconnue dans la Constitution depuis 2011, la langue amazighe peine encore à s’imposer dans la vie quotidienne et institutionnelle. Alors qu’un nouveau gouvernement prend ses fonctions à Rabat, avec la promesse d’un fonds de deux milliards de dirhams, le mouvement amazigh se trouve face à une question centrale : comment passer d’une reconnaissance formelle à une présence effective, assumée et partagée dans la vie de la nation ?
Un quart de siècle de conquêtes institutionnelles
Sur le papier, le chemin parcouru est considérable. Depuis le discours d’Ajdir prononcé par le roi Mohammed VI en 2001, qui a donné naissance à l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM), l’amazighité est passée de la marge politique aux textes fondamentaux de l’État. L’enseignement de Tamazight et de l’alphabet tifinagh a fait son entrée à l’école primaire en 2003. La Constitution de 2011 a consacré dans son article 5 l’amazigh comme langue officielle aux côtés de l’arabe. La loi organique n° 26-16, promulguée le 12 septembre 2019, a ensuite fixé le cadre et le calendrier de son intégration dans la vie publique. Le Nouvel An amazigh, Yennayer, célébré le 14 janvier, est devenu un jour férié national payé, et le tifinagh figure désormais sur la couverture du nouveau passeport biométrique marocain. Aucun autre pays d’Afrique du Nord n’est allé aussi loin dans la reconnaissance.
Une langue parlée, peu écrite
Les chiffres du recensement général de la population et de l’habitat de 2024 révèlent pourtant l’ampleur du décalage entre le statut et l’usage. Près d’un Marocain sur quatre, 24,8 % de la population, déclare utiliser l’amazigh au quotidien, une proportion qui atteint 33,3 % en milieu rural contre 19,9 % en ville. Mais seulement 1,5 % des personnes alphabétisées déclarent savoir lire et écrire la langue en tifinagh. L’amazigh reste ainsi avant tout une langue de l’oralité et du foyer, tandis que l’administration, les tribunaux, les hôpitaux et la plupart des médias continuent de fonctionner très majoritairement en arabe et en français, malgré des budgets en hausse et des dispositifs prévus par la loi.
Une législature sous le signe du réengagement
Le calendrier politique ouvre une fenêtre. Issu des législatives du 23 septembre 2026, le gouvernement de Fatima Ezzahra El Mansouri, première femme à diriger l’exécutif marocain, a été nommé le 16 octobre. Le scrutin a toutefois été marqué par une participation de 38,08 %, contre 50,35 % en 2021, la plus faible depuis près de vingt ans. Un signal de défiance qui touche particulièrement les territoires ruraux et enclavés, où vit une large part de la population amazighophone. Présenté le 19 octobre, le programme gouvernemental prend acte des retards accumulés dans l’application de la loi 26-16. Il annonce la création d’un fonds spécial de deux milliards de dirhams pour accompagner la mise en œuvre du caractère officiel de l’amazigh, une commission permanente chargée de suivre son intégration dans l’enseignement, l’administration, la justice, les médias et la signalétique publique, assortie d’un rapport annuel d’indicateurs, ainsi que des recrutements spécialisés, dont un millier de postes d’enseignants prévus pour 2026. Pour le mouvement amazigh, la conjonction d’une faible mobilisation électorale et d’engagements institutionnels inédits dessine une stratégie à deux niveaux : peser sur l’exécutif pour que les promesses se traduisent en actes, et mobiliser une base restée largement en retrait.
Le Hirak, préalable à la confiance
Dans le Rif, la question des détenus du Hirak, le mouvement de contestation né à Al Hoceima en 2016-2017, demeure pour de nombreux militants un préalable à tout apaisement. En 2025, Human Rights Watch relevait que des figures du mouvement, dont Nasser Zefzafi et Nabil Ahamjik, restaient emprisonnées. Plusieurs grâces royales ont depuis concerné des personnes condamnées dans le cadre des événements d’Al Hoceima, notamment en janvier 2026. La libération des dernières figures emblématiques reste néanmoins attendue dans une partie de la région comme la condition d’une réconciliation complète avec l’État central. Le sujet relève de la prérogative royale, mais il pèse directement sur la confiance des Rifains envers l’ensemble des institutions, gouvernement compris.
Des droits que peu de citoyens exercent
Sur le terrain linguistique, l’enjeu s’est déplacé de la reconnaissance vers l’usage. La loi 26-16 prévoit une intégration progressive de l’amazigh dans l’école et les domaines prioritaires de la vie publique, selon des échéances échelonnées à cinq, dix et quinze ans ; les dispositions relatives à la justice doivent être pleinement opérationnelles au plus tard en 2031. Le ministère de la Justice a annoncé le déploiement d’au moins deux cents interprètes judiciaires d’ici la fin de 2026. L’école illustre à la fois les progrès et leurs limites : l’amazigh était enseigné dans 31 % des écoles primaires en 2024 et dans 52,5 % à la rentrée 2025-2026, avec un objectif de généralisation à l’horizon 2029-2030, que le manque d’enseignants spécialisés et l’absence, jusqu’à récemment, d’un calendrier opérationnel précis rendent incertain. Or la loi offre déjà aux citoyens des droits concrets, encore peu revendiqués : communiquer en amazigh dans les procédures, bénéficier gratuitement d’une traduction ou d’un interprète devant la justice, obtenir des documents administratifs dans la langue, inscrire ses enfants aux cours d’amazigh. Pour plusieurs acteurs associatifs, l’exercice systématique de ces droits, en documentant les réponses et les manquements de l’administration, constituerait un levier aussi puissant qu’une nouvelle réforme. Dans les régions où l’amazigh est la langue première, une partie du mouvement plaide en outre pour qu’il devienne la langue effective de l’administration et de la justice locales.
Le livre, maillon faible de la chaîne
L’édition résume à elle seule le paradoxe amazigh. Les auteurs existent et la production progresse, mais elle reste marginale : le rapport sur l’état de l’édition au Maroc pour 2023-2024 recense 57 titres en langue amazighe, soit 1,78 % des publications papier du pays, dont 47 œuvres littéraires. Cette production repose sur une poignée d’acteurs : l’association Tirra a publié seize titres, l’IRCAM treize, tandis que l’édition à compte d’auteur représente dix titres, soit 17,5 % du total. Les éditeurs privés professionnels publient presque exclusivement en arabe et en français, et les librairies disposant d’un véritable fonds en tifinagh restent rares. Une politique publique du livre amazigh, combinant aides à l’édition et à la traduction, achats institutionnels pour les bibliothèques et les écoles, prix littéraires et formation d’éditeurs et de libraires, répondrait à un besoin structurel, tout comme la numérisation de la littérature en tifinagh pour atteindre la jeunesse. Mais la filière dépend aussi de ses lecteurs : sans pratique de lecture ni réseau de diffusion, elle ne pourra pas se structurer durablement.
Les régions, premier terrain de pouvoir
Engagée depuis 2015, la régionalisation avancée a doté le Maroc de conseils régionaux élus, dont les compétences et les moyens restent toutefois limités face à l’administration centrale. Le plan d’autonomie proposé par le Royaume pour ses provinces du Sud nourrit chez certains militants l’idée d’une extension de cette logique à d’autres territoires, comme le Rif, le Souss ou le Moyen Atlas, dans le cadre de l’unité nationale. En attendant une éventuelle réforme, les conseils régionaux et communaux, de Souss-Massa à Drâa-Tafilalet, de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma à l’Oriental, disposent déjà de leviers concrets : signalétique bilingue, médiathèques, programmes culturels, théâtraux et audiovisuels, soutien aux associations, valorisation du patrimoine dans le tourisme durable, commande publique. La présence d’élus portant les revendications amazighes, quel que soit leur parti, y demeure pourtant inégale, et la faible participation électorale dans ces territoires en limite mécaniquement le poids.
Économie culturelle et diaspora, des leviers sous-exploités
Au-delà des institutions, l’économie culturelle amazighe, de l’édition à l’audiovisuel en passant par la musique, le numérique, le design et le tourisme, reste embryonnaire. La diaspora, nombreuse en Europe, dispose de compétences et de capacités de financement qui pourraient soutenir des applications d’apprentissage, des plateformes de contenus, des projets éditoriaux ou des initiatives universitaires. La fragmentation du mouvement associatif limite toutefois sa capacité à parler d’une seule voix, alors même que les revendications de fond, sur la langue, le livre, la justice, les détenus et le développement territorial, font largement consensus.
Une décennie décisive
Le Maroc a fait de la reconnaissance de l’amazighité un marqueur de son modèle. La période qui s’ouvre, jalonnée par les échéances légales de 2026 à 2031, dira si cette reconnaissance peut devenir une réalité quotidienne. La réponse dépendra de la rigueur de l’État dans le financement, le recrutement et l’application de la loi 26-16. Elle dépendra tout autant de la capacité des Amazighs eux-mêmes à investir les espaces désormais ouverts, de l’école aux urnes, des conseils élus aux tribunaux, des librairies à l’économie, pour faire de leur langue non plus une revendication, mais un pilier vivant du Maroc contemporain.