Du 13 au 17 juillet 2026, le Palais des Nations à Genève a accueilli la 19ème session du Mécanisme d’experts de l’ONU sur les droits des peuples autochtones (MEDPA). Une délégation du Congrès Mondial Amazigh (CMA) : Nasser Abouzakhar (Président), Belkacem Lounès (Secrétaire Général) et Meriem Graba (membre du Conseil Fédéral) y a porté la voix des Amazighs sur plusieurs fronts : répression, langue, terres, intelligence artificielle et droits fondamentaux.
Une Kabylie sous surveillance militaire
C’est le constat le plus dur de la session. Meriem Graba a dénoncé une « forte militarisation de la Kabylie », où un dispositif antiterroriste sert, selon elle, à réprimer la population autochtone. Forces de sécurité omniprésentes sur les routes, dans les champs, les villages et les forêts ; accaparement des terres ; pillage des ressources naturelles, comme dans le cas de la mine de Tala-Hemza. Elle a réclamé la libération des détenus politiques amazighs en Algérie et au Maroc, et est allée jusqu’à demander la mise sous protection de la Kabylie par l’ONU, un signal de la gravité de la situation telle que perçue par le CMA.
Terres, langue, décisions : une autonomie confisquée
Pour Nasser Abouzakhar, les territoires amazighs restent maintenus dans un « sous-développement chronique », sans contrôle réel sur les terres, les ressources ou l’éducation. Il a appelé à la conclusion d’accords entre les Amazighs et les États pour garantir leurs droits selon les normes internationales, et invité le Mécanisme d’experts à se rendre en personne dans les pays de Tamazgha (Afrique du Nord).
Sur la langue, Belkacem Lounès a pointé un décalage entre le statut officiel de tamazight en Algérie et au Maroc et sa réalité sur le terrain : aucune protection effective, une marginalisation persistante. Il a rappelé que le plan d’action mondial de la décennie des langues autochtones n’a toujours pas de budget, et qu’aucun pays d’Afrique du Nord ne compte parmi la vingtaine d’États ayant adopté un plan national. Son appel : faire de 2027, mi-parcours de la décennie, un « moment fort » pour relancer la dynamique.
L’intelligence artificielle, nouveau terrain de bataille pour les données autochtones
Nouveauté de cette session : le CMA a pris position sur l’IA, affirmant que les peuples autochtones doivent garder le contrôle total sur leurs propres données, langue, savoirs, terres, ressources. Nasser Abouzakhar a annoncé le lancement prochain d’une « plateforme CMA de gouvernance intelligente autochtone », un outil numérique destiné à appuyer les institutions amazighes dans la gestion des terres, l’élaboration de politiques, le suivi environnemental et la préservation multilingue des savoirs.
Des cas concrets pour incarner la répression
Meriem Graba a proposé la création d’un point permanent à l’ordre du jour du MEDPA et du Conseil des Droits de l’Homme, intitulé « la voix des victimes autochtones », pour donner une tribune directe aux témoignages. Elle a cité des cas récents : Saïd Bissaha, militant pacifiste de 74 ans condamné à dix ans de prison pour une publication sur les réseaux sociaux ; le journaliste Mourad Atmimou, emprisonné pour avoir dénoncé une censure ; et les populations touarègues de l’Azawad, victimes selon elle d’une politique menée en toute impunité par l’armée malienne et les mercenaires de l’Africa Corps.
2027, vingt ans après la Déclaration de l’ONU
À l’approche du 20ème anniversaire de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA), Nasser Abouzakhar a dressé un bilan sévère pour l’Afrique du Nord : restrictions linguistiques, absence de reconnaissance des institutions représentatives, accaparement des terres, discriminations et répression brutale en Algérie, à un degré moindre au Maroc. Le CMA appelle notamment à des plans d’action nationaux mesurables, une révision des législations pour les mettre en conformité avec la DNUDPA, et un usage responsable de l’IA au service de la documentation des violations et de la préservation des langues.
Sit-in à Genève, et un représentant algérien inattendu
En marge des débats, le CMA a organisé le 13 juillet un sit-in sur la Place des Nations pour sensibiliser à la répression en Algérie et réclamer la libération des détenus politiques amazighs. Fait notable : pour la première fois, le gouvernement algérien a envoyé un représentant du Haut Commissariat à l’Amazighité (HCA), venu vanter le « bon état de santé » de la langue amazighe en Algérie : une présence qui tranche avec les témoignages livrés par la délégation du CMA durant la session.
Communiqué intégral
Participation active du CMA à la 19ème session du Mécanisme d’experts de l’ONU sur les droits des peuples autochtones (MEDPA)
Comme cela était programmé, une délégation du Congrès Mondial Amazigh (CMA), composée de Nasser Abouzakhar (Président), Belkacem Lounès (Secrétaire Général) et Meriem Graba (membre du Conseil Fédéral), a pris part activement à la 19ème session du MEDPA qui s’est déroulée du 13 au 17 juillet 2026 au Palais des Nations à Genève.
Les représentants du CMA sont intervenus sur plusieurs thèmes inscrits à l’ordre du jour de cette session. Sur le thème des « droits des peuples autochtones en situation de conflit et post-conflit », Meriem Graba est intervenue pour dénoncer « une forte militarisation de la Kabylie qui s’accompagne d’un dispositif antiterroriste utilisé par le gouvernement algérien pour réprimer la population autochtone ». Elle signale une excessive présence des différentes forces de sécurité algériennes « qui occupent nos routes, nos champs, nos villages et nos forêts ». Elle ajoute que l’accaparement des terres et le pillage des ressources naturelles des communautés autochtones s’accompagne toujours de fortes pressions sécuritaires comme c’est le cas pour l’exploitation de la mine de Tala-Hemza en Kabylie et la spoliation des terres ancestrales des Amazighs au Maroc. La représentante du CMA conclue son propos en réclamant fermement la libération des détenus politiques amazighs en Algérie et au Maroc et considérant la gravité de la situation, elle demande la mise sous protection de la Kabylie par l’ONU.
Sur le thème de « l’engagement pays » du Medpa, Nasser Abouzakhar déclare que « les territoires des Amazighs sont maintenus dans un état de sous-développement chronique et les Amazighs sont privés d’une participation réelle aux processus décisionnels et ne disposent d’aucun contrôle sur leurs terres ancestrales, leurs ressources naturelles, l’éducation pour leurs enfants, etc ». Il ajoute qu’il est impératif de conclure des accords entre les Amazighs et les États qui garantiraient les droits des Amazighs tels que prévus par les normes internationales. Il conclue par l’invitation adressée par le CMA au Mécanisme d’experts de l’ONU de visiter les pays de Tamazgha (Afrique du nord) et de presser les gouvernements de respecter les droits des Amazighs tels qu’ils sont mentionnés dans la Déclaration de l’ONU sur les droits des peuples autochtones et d’autres instruments juridiques internationaux.
Sur le thème de « l’intelligence artificielle et les droits des peuples autochtones », c’est également Nasser Abouzakhar qui a pris la parole au nom du CMA pour affirmer d’emblée que « les peuples autochtones doivent conserver l’autorité sur la manière dont leurs données et leurs connaissances sont collectées, stockées, analysées, partagées et utilisées par les gouvernements, les entreprises privées et les systèmes d’intelligence artificielle ». Il ajoute que les données des peuples autochtones ne sont pas de simples ressources techniques mais « elles constituent notre patrimoine, elles font partie de notre identité collective et elles garantissent notre avenir ». Elles concernent nos systèmes de connaissances, notre savoir-faire, notre langue, nos terres et nos ressources naturelles. Ces données nous appartiennent et nous devons donc en avoir le plein contrôle. Il déclare que le Congrès Mondial Amazigh (CMA) a le plaisir d’annoncer le développement et le lancement prochain de la « plateforme CMA de gouvernance intelligente autochtone ». Cette initiative a été conçue comme une plateforme pratique de gouvernance numérique destinée à soutenir les institutions autochtones dans l’exercice de leurs droits à l’autogouvernance, à la gouvernance des données et au développement durable. La plateforme fournira aux organisations autochtones divers outils numériques pour la gestion des terres, l’élaboration de politiques, le soutien juridique, la surveillance environnementale, le renforcement des capacités institutionnelles, la gestion multilingue des connaissances et l’aide à la décision assistée par l’IA. Il ajoute : « Le CMA se réjouit de collaborer avec le Mécanisme d’experts, l’Instance permanente, le Rapporteur spécial et les peuples autochtones et leurs institutions, afin de garantir que l’IA soit un instrument de justice, de résilience culturelle et de développement autodéterminé, plutôt qu’une nouvelle source d’exclusion ».
Prenant la parole sur le thème du renforcement de la participation des peuples autochtones aux Nations Unies, Belkacem Lounès s’est félicité des progrès accomplis, avec notamment la participation des autochtones aux travaux du Conseil des Droits de l’Homme (CDH), pour la première fois en 2025, en tant que « Peuples ». Il précise qu’il est urgent d’accélérer ce processus de manière à rendre plus rapidement effective la participation pleine et entière des Peuples Autochtones aux Nations Unies. Il termine son intervention en recommandant vivement à tous les organes de l’ONU, y compris le Mécanisme d’experts et les organes des Traités, de presser les Etats concernés de reconnaître légalement les Peuples Autochtones.
Belkacem Lounès est également intervenu sur le thème de la décennie internationale des langues autochtones. Il rappelle que le Comité de pilotage de cette décennie a adopté un plan d’action mondial, mais ce plan ne dispose d’aucun budget. Faute d’argent, le plan d’action mondial est donc resté au niveau de promesse. Au niveau local, seulement une vingtaine de plans d’actions nationaux ont été adoptés par les Etats, soit environ 10% des pays du monde, dont aucun en Afrique du nord. Quant à la mise en œuvre de ces plans, pour beaucoup de pays, les mesures sont seulement de nature symbolique. Même la loi ne protège pas les langues autochtones. C’est le cas par exemple pour la langue amazighe au Maroc et en Algérie où elle a le statut de langue officielle mais elle reste marginalisée et en danger de mort car elle ne bénéficie d’aucun soutien réel susceptible de la sauver durablement. Le représentant du CMA interpelle ensuite le Medpa, le Forum permanent et le Rapporteur Spécial, afin qu’ils exercent fermement leurs pressions sur les gouvernements pour qu’ils assument leur responsabilité en la matière. En tant qu’Amazigh, il s’est également adressé aux représentants autochtones pour leur rappeler que « les langues autochtones sont d’abord nos langues et nous sommes donc les premiers concernés. Nous devons être beaucoup plus proactifs et engagés pour sauver nos langues ». Il conclue par cette invitation : « L’année prochaine, nous serons à mi-parcours de cette décennie. Je nous invite tous à faire de cette étape un moment fort, un évènement mondial décisif, pour relancer la décennie des langues autochtones et lui permettre de jouer pleinement son rôle pour la revitalisation, la protection et la promotion de nos langues ».
Sur le thème des propositions à soumettre au Conseil des Droits de l’Homme (CDH), Meriem Graba s’est exprimée pour soumettre deux propositions du CMA :
La première consiste à instaurer un point permanent à l’ordre du jour des sessions du Medpa et du CDH, intitulé « la voix des victimes autochtones » afin de permettre l’expression directe des témoignages des représentants autochtones sur les cas les plus graves de violations des droits de l’homme, comme c’est le cas pour les Amazighs arrêtés, emprisonnés, exilés, condamnés à mort, tués… La semaine dernière, le militant pacifiste Saïd Bissaha, âgé de 74 ans a été condamné à dix ans de prison pour une simple publication sur les réseaux sociaux, tandis que le journaliste Mourad Atmimou a été emprisonné pour avoir dénoncé un cas de censure. Les populations civiles Touaregs de l’Azawad sont aussi victimes d’une politique génocidaire par l’armée malienne et les mercenaires de l’Africa Corps en toute impunité.
La deuxième proposition concerne le temps alloué Rapporteur Spécial sur les peuples autochtones et au débat général sur les questions autochtones. Ce temps est actuellement très insuffisant pour permettre des échanges fructueux. Par conséquent, nous proposons le doublement de ce temps.
Sur le thème du 20ème anniversaire de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA), qui sera célébré en 2027, Nasser Abouzakhar considère que c’est une bonne opportunité pour s’interroger sur la réalité des droits des peuples autochtones deux décennies après l’adoption de la DNUDPA. Il affirme que dans toute la région Afrique du nord, les communautés amazighes continuent de faire face à des restrictions concernant leur langue, à l’absence de reconnaissance de leurs institutions représentatives, des obstacles à la participation à la vie publique, l’accaparement de leurs terres et ressources naturelles, les discriminations et la répression brutale dans certains pays comme l’Algérie et à un degré moindre, au Maroc. Cette réalité contraste avec les engagements contenus dans la DNUDPA. Dans ce contexte regrettable, la mise en œuvre de la DNUDPA est une urgence et doit constituer une priorité. Le Congrès Mondial Amazigh appelle donc à quelques mesures concrètes :
– L’ONU devrait presser les États à élaborer, en partenariat avec les peuples autochtones, des plans d’action nationaux pour la mise en œuvre de la DNUDPA, assorti d’objectifs mesurables et un suivi régulier,
– Les États devraient entreprendre un examen systématique de leur législation nationale afin d’en garantir la compatibilité avec les droits reconnus dans la DNUDPA, notamment en ce qui concerne les langues autochtones, l’éducation, les droits fonciers, la participation, le droit à l’autodétermination, le droit au consentement préalable, libre et éclairé, les droits de l’homme et la justice,
– Le MEDPA devrait renforcer son engagement concret auprès des pays en soutenant des missions de mise en œuvre, en fournissant des conseils techniques et en mettant en place des mécanismes de suivi générant des progrès mesurables,
– L’ONU devrait adopter une innovation numérique responsable. L’intelligence artificielle peut aider les peuples autochtones à documenter les violations, à analyser la législation, à préserver les savoirs et les langues autochtones, à renforcer le plaidoyer fondé sur des données probantes et à assurer la gouvernance des données.
Parallèlement à ces activités réalisées dans le cadre de la 19ème session du MEDPA, les membres de la délégation du CMA ont pris part à plusieurs side-event organisés par des institutions et organisations autochtones et des ONG. Comme annoncé préalablement, le CMA a organisé le 13 juillet, sur la Place des Nations à Genève, un sint-in de sensibilisation sur la répression en Algérie et pour la libération des détenus politiques Amazighs en Algérie et au Maroc.
A noter également que le gouvernement algérien a délégué cette fois-ci et pour la première fois, un représentant du Haut Commissariat à l’Amazighité (HCA) pour déclarer à qui veut bien le croire, le bon état de santé de la langue amazighe en Algérie et exposer les mesures gouvernementales en faveur de la promotion de Tamazight.
Genève, 18 juillet 2026.
Le secrétariat du CMA.
NB : Vous pouvez également suivre le résumé de cette session à travers l’émission réalisée par TQ5 avec les trois délégués du CMA au Medpa.