Chrétiens d’Orient, chrétiens de Kabylie : deux effacements, un même silence

Il n’aura fallu que quelques semaines. Quelques semaines seulement entre la poignée de main d’Emmanuel Macron à Damas et l’annonce, sobre, presque administrative, du départ des Sœurs franciscaines d’Alep. Un siècle de présence continue qui s’achève dans l’indifférence quasi générale et une polémique qui, elle, ne demande qu’à enfler.

Le passage du président français à la mosquée des Omeyyades, quelques semaines plus tôt, avait déjà fait grincer des dents. Fallait-il y voir un geste de realpolitik nécessaire dans une Syrie exsangue, ou la légitimation, à peine voilée, d’un pouvoir issu de la mouvance islamiste ? Pour une partie de la classe politique et des observateurs des chrétiens d’Orient, la question ne se pose même plus : la France, disent-ils, a tourné le dos à sa vocation historique de protectrice des minorités, sacrifiée sur l’autel d’une diplomatie d’apaisement.

Alors, quand les franciscaines annoncent quitter Alep, le rapprochement est immédiat. Trop immédiat, peut-être.

Ce que dit vraiment le Patriarcat latin

Sur le terrain, le récit est plus sobre et plus ancien. Interrogé sur les raisons de ce départ, Mgr Hanna Jallouf, vicaire apostolique du Patriarcat latin en Syrie, coupe court à toute lecture conjoncturelle :

« Lier cette décision aux événements politiques actuels, ou la considérer comme une conséquence directe d’une visite ou d’une prise de position politique, ne repose sur aucune information confirmée. Il s’agit plutôt d’une interprétation qui ignore le contexte global de la situation. »

Ce contexte global, justement, tient en quatre mots : vocations, école, transition, usure.

Les vocations religieuses reculent partout, en Syrie comme ailleurs : un effritement lent, documenté depuis des décennies, qui n’a rien d’un phénomène syrien isolé. À Alep, la présence des franciscaines reposait avant tout sur leur école, cœur battant de leur mission depuis un siècle. Or cette activité éducative s’était déjà réduite à peau de chagrin, minée par la guerre civile, l’exode chrétien massif des années 2010, l’effondrement économique. Le relais est aujourd’hui pris par les moines salésiens, eux aussi enracinés de longue date dans l’enseignement à Alep : une passation, pas une fuite.

Ramener ce départ à la visite de Macron, c’est donc plaquer un événement de quelques semaines sur une érosion qui se compte en décennies.

Kabylie : la persécution qu’on ne regarde jamais en face

Mais s’il est un endroit où la disparition progressive d’une communauté chrétienne mérite qu’on s’y attarde vraiment, sans raccourci, sans instrumentalisation d’un fait divers diplomatique, c’est bien la Kabylie. Là, le sort des chrétiens n’a rien d’une hypothèse : il est documenté, chiffré, auditionné jusqu’au Sénat français et au Congrès américain.

L’Algérie compterait aujourd’hui près de 150 000 chrétiens évangéliques, concentrés en grande partie en Kabylie, une communauté née d’un mouvement de conversion propre à cette région amazighe, ancienne terre de l’Église africaine des premiers siècles. Depuis 2016, la répression administrative a pris un tour systématique : quarante-sept églises évangéliques ont été fermées, réduisant la pratique religieuse à la clandestinité. Le chiffre revient, année après année, dans les rapports des ONG : selon Portes Ouvertes, l’Algérie figure parmi les vingt pays qui persécutent le plus les chrétiens dans le monde, et plus de soixante-dix responsables d’églises y sont poursuivis pour exercice d’un culte autre que musulman sans autorisation. Le militant amazigh Slimane Bouhafs est toujours placé sous ISTN Interdiction de Sortie du Territoire National parce que chrétien. Exilé en Tunisie en 2018 où il avait obtenu le statut de réfugié auprès du Haut Commissariat aux Réfugiés, il avait été enlevé avec violence en 2021 avant d’être reconduit de force en Algérie. Condamné, incarcéré et victime de mauvais traitements, Bouhafs a recouvré la liberté en 2024 au terme de sa peine de trois ans. Partageant le sort de nombreux membres de la communauté kabyle, il est confronté à une entrave rigoureuse de ses libertés d’expression, d’opinion et de mouvement.

Derrière les statistiques, des trajectoires individuelles. En novembre 2021, le pasteur Salaheddine Chalah, président de l’Église protestante d’Algérie, est arrêté ; l’ONG catholique Caritas doit fermer ses portes en septembre 2022 ; puis, en novembre 2023, le vice-président de cette même Église est condamné à un an de prison, aux côtés de cinq fidèles condamnés à trois ans. La loi mobilisée pour ces poursuites, une ordonnance de 2006, interdit tout ce qui pourrait « ébranler la foi d’un musulman » un texte suffisamment flou pour transformer une Bible dans un sac ou un prénom chrétien en preuve à charge.

Ce que soulignent plusieurs chercheurs, c’est que cette répression ne se comprend pas seulement en termes religieux. Les autorités algériennes assimilent volontiers les convertis chrétiens aux militants autonomistes d’une région historiquement en tension avec le pouvoir central, selon la sociologue Fatiha Kaouès. Foi et identité berbère s’y trouvent mêlées, ce qui rend la répression d’autant plus difficile à isoler, et d’autant plus difficile à faire entendre à l’international.

Car c’est bien là que le bât blesse : contrairement au sort des chrétiens d’Orient, largement commenté, débattu, instrumentalisé jusque dans les polémiques françaises, celui des chrétiens kabyles reste largement ignoré. Les visites successives de responsables religieux internationaux en Algérie ont, il est vrai, permis de lever un coin du voile ; mais sur la durée, la communauté internationale reste étonnamment silencieuse face à une politique de fermeture d’églises méthodique, documentée, et jamais vraiment démentie par Alger.

Deux histoires, une même leçon

Il y a quelque chose de vertigineux à mettre ces deux situations en miroir. D’un côté, un départ de religieuses à Alep dont on cherche, un peu vite, à faire le symbole d’un abandon politique alors que les faits, patiemment recoupés, racontent une histoire plus ancienne et plus banale : celle de vocations qui s’éteignent et d’écoles qui ferment. De l’autre, une répression bien réelle, méthodique, juridiquement outillée, qui vide depuis dix ans les églises de Kabylie de leurs fidèles et qui, elle, ne suscite ni tribune présidentielle, ni polémique nationale.

Le drame des chrétiens d’Orient mérite qu’on s’y intéresse avec rigueur, sans céder à la tentation du raccourci politique. Celui des chrétiens de Kabylie mérite, tout simplement, qu’on s’y intéresse.

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