Les fugitifs d'Isser : quand la mémoire kabyle s'exile jusqu'à Malte

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Charles Devaux Malte

Au XIXᵉ siècle, l'ethnographe Charles Devaux recueille un récit troublant : celui d'une fraction des Isser, ancienne confédération amazighe de Kabylie, contrainte à l'exil après avoir vengé un crime atroce. Leur destination ? L'île de Malte. Entre histoire et mémoire collective, ce récit révèle les rapports de pouvoir, les valeurs fondatrices et la géographie existentielle des Imazighen de Kabylie.

Une hospitalité sacrée violée

L'histoire se déroule à l'embouchure de l'oued Isser, sur la rive gauche de la rivière, dans une époque où la communauté amazighe locale vit sous l'autorité nominale du dey d'Alger. Comme d'autres groupes kabyles, elle s'acquitte de l'impôt tout en préservant une large autonomie.

Un jour, sept fonctionnaires et militaires turcs débarquent d'une embarcation venue d'Alger. Les habitants respectent scrupuleusement les codes de thiwizi et de thaddarth : ils offrent l'hospitalité, ce principe sacré qui structure la société kabyle. Un couscous est préparé, garni d'une volaille pour chacun des visiteurs.

Mais un incident apparemment banal va tout faire basculer.

Au moment du service, un enfant réclame sa part avec insistance. Pour l'apaiser, son père détache une cuisse de volaille et la lui donne. Le plat est donc présenté incomplet aux invités.

L'un des Turcs s'en offense. Après avoir exigé des explications, il demande à voir l'enfant. Puis, dans un geste d'une brutalité inouïe qui dépasse l'entendement, il dégaine son sabre et tranche une jambe de l'enfant.

La vengeance collective, l'impossible retour

La réaction est immédiate et incontrôlable. Les membres de la communauté se jettent sur les visiteurs et les tuent tous. Le récit insiste sur cette dimension collective : ce n'est pas un individu qui venge l'enfant, c'est toute la thajmaath (assemblée) qui réagit comme un seul corps face à l'abomination.

Mais une fois la colère retombée, vient le temps du calcul politique.

Tuer des représentants du dey, même auteurs d'un crime ignoble, expose inévitablement la communauté à des représailles massives. Le pouvoir ottoman est redouté pour ses expéditions punitives, ses confiscations de terres, ses destructions de villages entiers.

La décision est prise en assemblée : il faut fuir, tous ensemble.

L'exil vers l'inconnu

Le navire qui a amené les fonctionnaires est encore amarré. La fraction entière s'y embarque avec ce qu'elle peut emporter de ses biens. Pas de destination précise, pas de plan établi. Le texte souligne ce lâcher-prise : on s'en remet à la providence, à la volonté divine.

Après plusieurs jours de navigation, un vent favorable pousse l'embarcation jusqu'à Malte. Les fugitifs y débarquent et s'y installent, loin de leur terre d'origine mais libres.

Le récit s'arrête là. Malte devient, dans cette narration, une terre de refuge quasi providentielle, un nouveau départ au terme d'une épreuve fondatrice.

Entre histoire et mythologie : que nous dit ce récit ?

Charles Devaux présente explicitement ce texte comme issu d'une tradition orale kabyle. Aucune archive ottomane ou maltaise ne confirme aujourd'hui l'installation d'une colonie isser à Malte. Faut-il pour autant rejeter ce récit comme pure fiction ?

Ce serait ignorer sa véritable fonction.

Ce récit transmet une vérité anthropologique et mémorielle profonde sur plusieurs dimensions de la société kabyle :

La sacralité de l'hospitalité : lakhrham (l'hospitalité) n'est pas un simple usage de politesse, c'est un pilier civilisationnel. Sa violation appelle une sanction absolue.

L'enfant comme incarnation de l'innocence : toucher à un enfant, c'est franchir une ligne rouge qui justifie la rupture totale avec l'ordre établi.

La perception du pouvoir ottoman : arbitraire, violent, étranger aux valeurs communautaires kabyles. Cette mémoire de la domination traverse les générations.

L'exil comme ultime recours : quand la justice locale entre en conflit frontal avec le pouvoir central, la survie passe par la fuite collective, par le déracinement volontaire.

La Méditerranée comme espace de circulation : pour les Imazighen, la mer n'est pas une frontière mais un réseau, un espace de passage, de refuge et de recomposition identitaire.

Une mémoire méditerranéenne

Que cette histoire soit ou non historiquement exacte importe finalement peu. Elle fonctionne comme un récit fondateur, comparable aux nombreuses narrations d'exil et de migration qui structurent la mémoire des peuples méditerranéens.

Les Isser, Malte, la Kabylie, Alger : ces noms cessent d'être de simples coordonnées géographiques pour devenir les jalons d'une géographie intérieure, faite de dignité bafouée, de choix impossible, de survie et de transmission.

Ce récit témoigne d'un imaginaire commun aux sociétés riveraines de la Méditerranée : un monde où les violences du pouvoir côtoient la circulation des hommes, où l'injustice peut transformer des sédentaires en marins, où la mémoire se transmet de génération en génération pour dire l'essentiel : nous étions là, nous avons résisté, nous avons survécu.

Source
Charles Devaux, Les Kebaïles du Djerdjera, fin XIXᵉ siècle.
Récit rapporté d'après une tradition orale kabyle.

Pour aller plus loin : cette histoire résonne avec d'autres récits d'exil et de résistance dans la mémoire amazighe. Elle invite à réfléchir sur la manière dont les communautés amazighes ont négocié, à travers les siècles, leur rapport aux pouvoirs centralisateurs et leur attachement à des valeurs non négociables.

Par : Yufitran
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