Le fellah "Amazigh" défenseur du trône

Rachid Raha
15 octobre 2021

En paraphrasant le politologue français Remy Leveau, le fellah marocain défenseur du trône (1), je pourrais affirmer, sans ambages, que le fellah  "Amazigh" est devenu, à travers ses récentes échéances électorales de 8 septembre, le principal défenseur de la monarchie marocaine. Pourquoi ?

A la différence de la fameuse et pertinente thèse de Remy Leveau, ex-conseiller du ministère de l’Intérieur marocain, qui affirmait que la monarchie s’appuyait sur les notables ruraux (et berbères) afin de contrecarrer le pouvoir de la bourgeoisie urbaine et bureaucratique des villes, dans le but d’assurer le maintien de l’immobilisme politique, cette fois-ci, nous pourrons saluer le palais d’avoir pertinemment misé sur la figure d’un grand bourgeois « amazigh », qui a l’extraordinaire mérite de réussir à mobiliser les « fellahs » et les populations rurales à se diriger vers les urnes, ce qui a provoqué une augmentation de taux de participation, et surtout il a permis de détrôner les islamistes du Parti de Justice et Développement (PJD), au pouvoir depuis une décennie.

Ce qui est surprenant c’est que presque tous les journalistes, politologues et chercheurs, qu’ils soient marocains (comme Mustapha Selhami, Mohamed Tozy, Mounia Bennani-Chraibi, Hassan Aourid, Aboubakr Jamai…), qu’ils soient français (Pierre Vermeren, David Goeury, Gauthier Rybinski… ), qu’ils soient espagnols (Francisco Peregil, Ignacio Cembrero…) et autres étrangers ont avancé diverses raisons pour essayer d’expliquer la dégringolade des « frères musulmans », sauf un facteur décisif qu’ils ont tous minimisé, sous-estimé ou simplement ignoré, qu’est le vote ethnique. Désormais, la mobilisation du ce vote ethnique des citoyennes et citoyens amazighophones des régions périphériques a été décisif dans la débâcle de l’islamisme politique, comme il a été aussi décisif dans l’échec du Parti Authenticité et Modernité (le PAM, créé par un conseiller du roi) en boycottant massivement les précédentes échéances de 6 octobre 2016/2966 au sein des régions montagneuses, et de le priver d’accéder à la présidence du gouvernement !

N’empêche que Mustapha Sehimi, en dissertant sur le scénario optimal pour la future coalition gouvernementale, il a proposé que M. Aziz Akhennouch, président de la formation gagnante, le Rassemblement National des Indépendants (RNI) et nouveau chef de l'exécutif, devrait compter à intégrer au sein de son gouvernement le Mouvement Populaire (MP) : « pour que le monde amazigh ne se sente pas exclu ». Malheureusement, notre politologue continue à ignorer que les temps ont profondément changé et que le MP n'est plus le porte-parole des populations amazighophones, depuis que le Mouvement Amazigh est apparu en force dans la décennie des années quatre-vingt-dix. Ce parti, créé en 1958 afin de contrecarrer l’hégémonie du parti de l’Istiqlal (PI), avait largement déçu ces populations rurales amazighophones du simple fait que lors du premier gouvernement de Dr. Saad Eddine El Othmani détenait les trois postes ministériels clés pour la promotion de la langue et de la culture amazighes, à savoir l’Education Nationale, la Culture et la Communication. Bizarrement, il n’a rien fait de tout, à part de maintenir son attitude panarabiste et s’opposer au changement de la dénomination de l’agence de presse officielle du « Maghreb arabe » en « Grand Maghreb », pour qu’elle soit en syntonie avec la réforme constitutionnelle du premier juillet 2011, que revendiquait le député Rniste Abdellah Ghazi !

En effet, la majorité des populations du ce « monde amazigh » ou plutôt des cinq régions amazighophones (Rif, Moyen Atlas, Haut-Atlas, Souss et sud-est d’ Assamar), habituée au boycott, et que le PAM voulait gagner à sa cause lors des précédentes élections ( avec la complicité manifeste de l’intérieur qui avait auparavant interdit la création d’un parti nationaliste amazigh, en l’occurrence le Parti Démocrate Amazigh Marocain (PDAM) que dirigeait le défunt avocat Ahmed Adghirni) a changé d’attitude. Grâce à notre ambitieuse stratégie et campagnes de communication sur les réseaux sociaux, elle a choisi la participation et elle s’est déplacée en masse aux bureaux de vote. Elle a voté pour diverses formations, mais une très bonne part elle a parié pour la formation partisane qui était la plus à leur écoute, et qui a su intégrer dans son programme certaines doléances du mouvement amazigh. Elle a parié pour un vote utile en faveur du RNI.

Ainsi par exemple dans la région de Souss, le PJD avait remporté le plus grand nombre de suffrages, 203 138 sur 967 944 soit 22%, suivi par le PAM (20%) et le RNI (15,5%) lors des élections de 2016/2966. Mais cette fois-ci, les populations amazighophones ont profondément pénalisé la formation des frères musulmans du PJD en la reléguant à la huitième place, en récoltant que 18 sièges par rapport à 196 sièges qu’a raflé le RNI. Selon les données statistiques publiées par la wilaya d’Agadir relatives aux résultats de ces élections législatives au niveau de la préfecture d’Agadir Ida Outanane par exemple, le RNI est arrivé en tête avec plus de 50 832 voix contre seulement 5 386 pour le PJD, presque dix fois plus ! De même, dans la région d’Assamar, qui votait souvent au Mouvement populaire, s’est vu fortement concurrencé par le RNI.

En revanche, et à l’échelle nationale, le vote rural diffère nettement du vote urbain. Ce dernier votait massivement en faveur du PJD, mais la mauvaise stratégie du PJD de miser sur l’abstention pour s’assurer un troisième mandat, et en comptant avec la complicité du secrétaire général du PAM, l’avocat Abdellatif Ouahbi, de sceller des alliances préélectorales, n’a pas de tout donné les résultats qu’il attendait. Au contraire, elle a largement favorisé sa vertigineuse chute, malgré la mobilisation de certaines stars et la sale campagne de guerre médiatique de discrédit et de continuels fakes news à l’encontre d’Amghar Aziz Akhennouch de la part de leurs milices électroniques (et aussi celles du PAM). En définitive, le PJD n’a pas pu mobiliser les masses urbaines (et les populations arabophones) du fait de sa gestion gouvernementale, qui a largement détruit le pouvoir d’achat de la classe moyenne, appauvrit plus les classes défavorables et ruinait le commerce des petits commerçants et épiciers souassas (à cause de permettre d’inonder le marché national avec des produits turques et les magasins du BIM), et qu’avec la Pandémie, leurs ministres, au contraire de ceux de RNI, ne prenaient pas presque aucunes mesures en faveur de stopper les dégâts socio-économiques de la pandémie de Covid-19 !

Cependant, j’ai toujours défendu que les vents du changement en faveur de la transition démocratique au Maroc ne pourraient venir que des montagnes, de ces régions amazighophones, marginalisées et enclavées, à l’exemple de l’indépendance qui avait été arraché à la colonisation franco-espagnole juste au moment où des jeunes Amazighs se sont engagés dans l’Armée de Libération Nationale Marocaine en 1955. Déjà dans mon article de « La Monarchie marocaine et imazighen », j’avais souligné que : « la vieille politique du Makhzen, qui persiste encore à s'appuyer sur les élites politiques traditionnelles, rétrogrades et médièvalistes est vouée de manière catégorique à accumuler plus d'échecs. La jeunesse amazighe a devant elle un grand défi à relever s'elle veut aspirer à vivre dans un Etat moderne et ouvert, c'est celui de s'impliquer de manière plus déterminante, en s'organisant politiquement, dans le destin de leur pays, en substituant la vieille élite rurale clientéliste. Par ce que les vents de démocratisation en Tamazgha viennent toujours de ses montagnes et il est temps que les vieux fidèles sujets de « la monarchie absolutiste » soient écartés de la scène politique par les jeunes citoyens défenseurs de l'Etat de droit. »

Juste avant quatre mois de la disparition du défunt roi Hassan II, le journaliste espagnol Pedro Canales avait affirmé dans El Pais du 14 mars 1999, à la suite d’un séminaire international sur la problématique de l’Islam et de la culture amazighe que la Fondation David Montgomery Hart -que je préside- avait organisé à la ville de Grenade, que : « c’est la première fois que les deux principales courants politiques et socio-culturels marocains soumettent leurs positions dans un débat public. Dans la perspective d’une transition démocratique que devrait se déclencher au Maroc à la suite de la succession du trône, la conjugaison de ces forces peuvent donner de la stabilité au futur politique du ce pays maghrébin ». Cette déclaration avait suscité une sonnette d’alarme au palais et effectivement que l’union de ces forces mobilisatrices a posteriori et à côté des jeunes des mouvements de gauche, elles se sont engagées à déclencher le Mouvement du 20 Février de 2011/2961. Un mouvement révolutionnaire qui a abouti à la réforme constitutionnelle et à la reconnaissance de la langue amazighe comme langue officielle, mais malheureusement elle a permis l’accession au pouvoir des islamistes pour être les plus organisées. Depuis, ces islamistes « soi-disant modérés » au pouvoir, n’ont fait que bloquer le dossier amazigh, les revendications et les droits des Amazighs !

En réalité, les dirigeants du PJD, ainsi que ceux de PAM et des partis de gauche et d’extrême gauche comme l’USFP, ont toujours pris les électeurs amazighophones comme des mercenaires politiques, des personnes qui défendent leurs idéologies, leurs positions et leurs intérêts au détriment de leurs propres intérêts et légitimes droits.

Mais, comme l’affirmait mon ami, collègue et professeur le défunt anthropologue nordaméricain David M. Hart, les Rifains, et par extension les Amazighs, sont des gens pragmatiques. Les islamistes peuvent les tromper une fois par leur « fonds de commerce basé sur la religion » et leur hypocrite discours moralisateur, une deuxième fois, mais pas une troisième ! Il arrive un moment où les jeunes et les fellahs amazighs prennent vraiment conscience de leur identité, de leurs droits et des enjeux électoraux. Par conséquent, ces milliers de jeunes issus de ces régions abandonnées, formés dans diverses universités, comme celle d’Oujda, d’Agadir, d’Ouarzazate, d’Errachidia, de Meknès, de Marrakech, de Béni Mellal, avec leurs présences au sein des réseaux sociaux comme Facebook, ont permis le réveil de la conscience collective et politique des « fellahs amazighs ». De ce fait, ils se sont impliqués consciemment et activement au changement politique et pacifique du gouvernement, malgré l’interdiction de création de formations politiques de tendance de « nationalisme amazigh ». Les agriculteurs, les commerçants et les jeunes du « monde amazigh » se sont mobilisés de manière pragmatique, ils ont puni le PJD et voté en faveur des partis laïcisants et libéraux, et plus particulièrement, en faveur d’un parti rénové qui a su les entendre.

En conclusion, les populations amazighophones, dans leur grande majorité, ont décidément choisi et donné leur confiance à un leader Amazigh qu’est Amghar Aziz Akhennouch, et qui en plus, dispose plus de légitimité historique et politique du fait que son père faisait partie de la résistance armée en faveur de l’indépendance du Maroc. Ce dernier avait déclaré : « Je suis fier d’être amazigh. Fier d’appartenir à cette communauté laborieuse qui a donné tant d’entrepreneurs et de commerçants au Maroc. Pourtant, là où vivent les Amazighs, ce sont souvent les territoires les plus difficiles. Là d’où je viens, à Tafraout, province de Tiznit, région du Souss Massa, il y a des rochers, un très beau paysage, mais les sources de revenus sont rares. C’est la capacité de travail des habitants qui leur permet de s’en sortir. La Constitution de 2011 voulue par Sa Majesté apporte de vraies réponses à ce qu’on appelle la cause amazigh. Malheureusement, les décrets d’application ont pris beaucoup de retard. Il faut s’y atteler » (2). Et espérons que son gouvernement s’y attèle vraiment.

Notes :

(1)- Remy Leveau, le fellah marocain défenseur du trône, Presse de la Fondation des Sciences Politiques, Paris 1976.

(2)- Jeune Afrique n°3034 du 3 mars 2019

Rachid RAHA

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