Diva Rkia Al-Damsiriya : ... la vraie créativité naît de la souffrance

Publié le

Rkia Demsiria

De la douleur de l’enfance à la grandeur des scènes internationales, Rkia Talbensirt, dite Demsiriya, a transformé ses blessures en mélodies montagnardes inoubliables. Parcours d’une diva amazighe, icône des voix libres du Souss.

Mohamed Ait Boud
Docteur en droit public et en sciences politiques
Chercheur en culture amazighe

Origines et enfance

Rkia Talbensirt, Demsiriya, de son vrai nom Rkia Chaoual, est née en 1948 au douar Idighis de Tamarwout-Irouhalen, Zaouit Tamarwout, dans la tribu de Demsira-Ilbensiren, relevant administrativement du cercle d’Imi-n-Tanout, dans la province de Chichaoua.
Elle est l’une des artistes vétérans de la génération amazighe « Raïssa » et l’une des pionnières de la chanson amazighe du Souss. Elle est entrée dans le « monde du Raïssa » il y a plus de 50 ans, et pendant cette longue période, elle a écrit un répertoire de chansons et de poèmes beaux et romantiques sur les thèmes de l’amour, de la douleur, de la souffrance et de l’espoir.

Comme tous les enfants exposés à la tragédie de la séparation de leurs parents pour cause de divorce, Damsiriya n’était pas destinée à vivre une enfance paisible, pleine de tendresse, d’amour et d’attention. Elle a perdu sa mère à la suite de son divorce d’avec son père, puis sa mère est morte alors qu’elle n’avait que deux ans. Elle est devenue orpheline et a souffert de privations et de mauvais traitements de la part de l’épouse de son père.

Cet incident est attesté par une chanson qui commence ainsi :

Lhem n ddunit adaɣ ibḍan d tmazirt inu lli ɣ  nlul, nfek idaren ubridi

Alllah addunite, nga Tazwit llid ifɣen yawit rrih, ad lkemnt ajeddigui

Ad ukan tili tagout, neɣ  immous rrih rad nsent ɣ uṣemmiḍiHan l9ist inu tuger, talli sa-ttinin, gisent alf n gh-iyyiḍii

La traduction approximative de ces vers est la suivante :
Je suis devenu comme une abeille qui est sortie et a été portée par le vent vers les fleurs.
Quand le ciel est nuageux ou que le vent souffle, elle dormira à la belle étoile.
Mon histoire est bien plus grande que celle dont on dit qu’elle contient mille nuits.

Source : Vidéo YouTube, lien : https://www.youtube.com/watch?v=F0dOBLihFwM

Les débuts artistiques à Casablanca

C’est là, dans les rues froides et sombres de Casablanca à la fin des années 1960, que son chemin n’a pas été pavé de roses. Elle a connu l’errance dans sa recherche de groupes de Rways, et le destin l’a finalement amenée à rencontrer l’un des piliers de l’art Rways originaire de sa région, le regretté Rays Mohamed Damsiri, qui l’a aidée à enregistrer sa première chanson sur des disques phonographiques dans un studio d’enregistrement. Sa première chanson a été enregistrée en 1967 :

A Taxi  ɣ illa Radio buh ukani, alliɣd itiwit ahbib ar darenɣi

Wanna iran zzine ifk miyya u-ḍinari, neɣ isɣa Opel, ar sers itberrami

La traduction approximative de ces vers est la suivante :
Ô belle voiture, tu es gracieuse lorsque mon amoureux monte à bord et qu’il vient me voir.
Car celui qui recherche la beauté doit dépenser cent dinars, ou acheter une « Opel » pour se promener avec.

Une autodidacte face à la société patriarcale

La souffrance a été une forte incitation à travailler pour se réaliser dans une société qui ne tolère pas les femmes. Elle a été une motivation pour commencer le chemin d’une artiste autodidacte qui a brillé dans le ciel de la chanson Rways et du poème merveilleux et expressif.
Elle est la diva Rkia Damsiriya, qui a pu traduire sa souffrance en mélodies de montagne authentiques et belles, et en poèmes romantiques qui balayent l’imagination dans les théâtres de la véritable créativité amazighe, puisant dans sa source pure, le désert montagneux.

Des rencontres déterminantes

L’expérience unique qu’elle a vécue à ses débuts l’a amenée à rencontrer les génies et les maîtres de la génération des pionniers, tels que Rais Abdallah ben Dris Lamazoudi, dont le groupe a été le point de départ de sa carrière artistique, Mohamed Bounsir, Said Achtouk et Mohamed Damsiri.

Selon l’histoire qu’elle a racontée à Radio Plus : « À l’âge de 14 ans au plus, Raïssa Rkia Demsiriya se rend pour la première fois en France à la fin de l’année 1967, car la patrie française abritait et abrite toujours la plus grande communauté marocaine amazighe soussienne. Elle accompagne le groupe Abdallah Ben Dris lors d’un voyage à Paris, pour la faire revivre, alors qu’elle n’était pas candidate au départ. Demsiriya est avec lui lorsqu’il s’apprête à enregistrer des chansons.
Le fait qu’elle chante avec brio et sincérité, en évoquant sa souffrance, attire l’attention des responsables de l’organisation des concerts en France, qui demandent à Rais Abdallah Ben Dris de l’accompagner. Elle n’avait pas de document officiel prouvant son identité, mais elle reçoit par télex ses documents et obtient un passeport, pour effectuer une tournée artistique d’environ trois mois en France. »

Les caractéristiques de son art

1 - Une poésie romantique et montagnarde

De nombreux connaisseurs affirment que la plupart des « Rways » qui se sont lancés dans cette forme d’art n’écrivent pas eux-mêmes les paroles, mais font appel à des poètes chevronnés, habitués à improviser lors des fêtes appelées « Isuyas ». Cette affirmation est en partie vraie, car la plupart des Raïssas sont analphabètes et ne savent ni lire ni écrire. (Le mot « Rays », d’origine arabe, signifie chef de chœur et désigne, par extension, tous les artistes de ce genre.)

Cela pose la question : qui écrit les poèmes qu’elle chante ? Les écrit-elle elle-même ? Suggère-t-elle les thèmes à un parolier ? Ou bien est-ce un travail à deux voix, entre inspiration personnelle et mise en forme poétique ?
Ces questions sont légitimes, car tous les poèmes chantés par l’artiste expriment sa souffrance propre, racontent son histoire personnelle ou évoquent des pensées intimes. On y trouve les justifications de son entrée dans un monde artistique jusque-là réservé aux hommes. Seules quelques femmes l’ont précédée : Raïssa Khaddouj Taourekt, Raïssa Fatouma Talgwrecht.

Les thèmes abordés dans ses chansons — amour, abandon, douleur, trahison, ruse, inconstance du temps — sont cohérents avec son vécu personnel. Ses mélodies, belles et romantiques, traduisent des scènes, des moments, des fragments d’une vie de montagne. Exemple dans ce poème :

Atab3a awddi ayixf-inu imurig adii

Han netta aɣak illa lxir ur gis l3ibi

Traduction approximative :
Poursuivez dans la voie de cet art, car c’est celui qui vous garantit le bien et il n’y a pas de honte à cela.

Source : Vidéo YouTube, lien : https://www.youtube.com/watch?v=YD4f23yV7ZE

Les mots forts de la montagne et la poésie romantique blessée sont parmi les caractéristiques essentielles des chansons de Rkia Demsiriya. Elles racontent la tragédie, le chagrin et les blessures de l’âme d’une artiste-poète, élevée dans un environnement montagnard inspirant, peuplé de symboles poétiques (Ahwach) et d’images naturelles.

L’héritage culturel et le savoir-faire poétique bédouin ont également affiné ce goût exceptionnel. Ainsi, ses chansons sont devenues des récits tristes, remplis de sagesse humaine, porteurs d’une expérience personnelle et universelle. Car, la fille de la montagne souffre toujours, même relativement, d’isolement, de marginalisation, de pauvreté et d’analphabétisme.

2 - Un lexique amazigh authentique

Rkia Talbensirt a grandi dans un milieu montagnard reculé, loin de toute modernité. Très tôt passionnée par les soirées « Ahwach » (danses et chants collectifs organisés à l’occasion des fêtes), elle bravait les interdits familiaux pour y assister. Cette passion a forgé son talent précoce et lui a donné un lexique poétique riche, tiré du Haut Atlas occidental et du dialecte amazigh des tribus Mssamouda du Haut Atlas (Adrar n Dern), distinct du tashlhit de Souss et du Haouz.

Ce vocabulaire montagnard constitue un argument en faveur de ceux qui pensent qu’elle a écrit elle-même ses poèmes : seule une personne ayant vécu ces sentiments peut traduire avec autant de justesse ces douleurs et ces pensées.

Ce lexique est également imprégné de métaphores tragiques, donnant à ses chansons une dimension esthétique unique. La véritable créativité, née de la souffrance, reflète la perception intime de l’artiste face aux épreuves de la vie.

Exemple dans ce poème :

A Tassa ura tssendam wallit issallan

Ul ur izḍar iḍerḇat ar ukan allan

Traduction approximative :
Lorsque l’œil pleure, cela n’est pas ressenti par celui qui a crié,
et le cœur pleure et ne peut supporter les coups.

Source : Vidéo YouTube, lien : https://www.youtube.com/watch?v=T1k1I_Uz1A8

Ce lexique est fait de mots simples, d’images claires et puissantes, adaptées à l’environnement naturel et humain montagnard. Les phrases sont courtes, entrecoupées de refrains. Son talent de mémorisation et son intuition lui permettaient d’apprendre rapidement les chansons, comme elle l’a raconté dans un entretien avec le journaliste Mohamed Walkach à Radio Plus.

De belles mélodies et une forte voix de montagne

Rkia Talbensirt a grandi au cœur d’une nature majestueuse, faite de montagnes imposantes, de vallées profondes, de hauts plateaux verdoyants, de champs, de noyers, de sommets enneigés l’hiver, du murmure des cascades et du chant des oiseaux. Cette nature grandiose a nourri son amour pour la musique et les mélodies.

La souffrance a ajouté une intensité particulière à sa création artistique, caractérisée par l’authenticité de ses mélodies et le romantisme de ses passages musicaux, en parfaite harmonie avec son environnement naturel exceptionnel.

Elle assistait aux soirées dansantes des groupes « Ahwash », écoutait attentivement les poèmes et mélodies, participait aux chants des femmes dans les zaouïas soufies, lors des mariages et autres occasions comme les « fêtes du henné », ou les rituels de solidarité agricole appelés « Tiwizi », où les villageois unissaient leurs forces pour les récoltes ou les travaux champêtres.

Exemple dans ce poème :

Al hawa ura guiti thennaouti

Inna-ɣ toufit medden saɣ temyareti

Traduction approximative :
Toi, ô art, ne me plains pas,
Et toi, ô toi, quand tu te réfugies auprès des êtres aimés, tu restes et tu ne pars pas.

Source : YouTube, lien : https://www.youtube.com/shorts/0tcV6POH3sE

Conclusion

L’artiste Rkia Talbensirt, ou Damsiriya, est aujourd’hui considérée comme un symbole de fierté et d’émancipation pour les femmes amazighes. Sa vie fut un parcours semé d’embûches et de luttes artistiques. Son rayonnement n’a pas été limité au Maroc, mais s’est étendu à l’étranger : France, Belgique, Canada, États-Unis.

Elle a elle-même affirmé dans ses chansons que l’art amazigh lui avait ouvert les portes du monde. Dans une chanson célèbre, elle dit :

Atab3a awddi awixf-inu imurig-adi

Han netta aɣak illa lxir ur gis l3ibi

Traduction approximative :
Poursuivez dans la voie de cet art,
Car c’est celui qui vous garantit le bien et il n’y a pas de honte à cela.

Source : Vidéo YouTube, lien : https://www.youtube.com/watch?v=YD4f23yV7ZE

Elle a conquis les cœurs des publics amazighs du Maroc et de la diaspora, a brillé dans de nombreux festivals nationaux et internationaux, a remporté de nombreux prix, et a enregistré les chefs-d'œuvre de certains pionniers de la chanson amazighe sur un disque compact intitulé « Amarg Lmaghrib », produit sous la supervision du ministère des Affaires culturelles en 1995.

Le Syndicat marocain des professions musicales d’Agadir lui a décerné le Prix de la musique Haj Belaid. Le militant et écrivain amazigh Ahmed Assid a déclaré à son sujet, dans l’émission « Tudert-n-Rkia » :

« Talbensirt est une artiste générationnelle par excellence. Elle a enchanté la génération des années 60, puis celle des années 70, des années 80, et ainsi de suite jusqu’à aujourd’hui, elle chante encore, car elle a refusé la stagnation. »

En 2003, Raïssa Rkia Talbensirt est retournée dans son village natal d’Edeghis, où elle a tourné un clip vidéo de son ancien répertoire, accueillie chaleureusement par les villageois. Parmi les chansons de ce clip figure une chanson dédiée à la Palestine, intitulée :

Wa lala wadalay lali

Ad ibayen rebbi ahbib iran tamounti

Traduction approximative :
Ô Dieu, montre-moi l’amoureux qui désire un amour sincère.

Source : YouTube, lien : https://www.youtube.com/watch?v=DDx8z20sufs&list=RDDDx8z20sufs&start_radio=1

Recommandations

  • Lui rendre hommage de son vivant, par les autorités officielles et la société civile.
  • Publier ses poèmes à l’Institut royal de la culture amazighe.
  • Créer un prix national en son nom.
  • Donner son nom à des rues et ruelles dans les villes et villages marocains.
  • Financer des recherches universitaires sur ses chansons et poèmes.
  • Enseigner sa poésie dans les cursus amazighs des universités nationales et dans les écoles publiques.
  • Collecter ses chansons perdues — sous sa supervision — et les diffuser via des chaînes YouTube spécialisées et des CD.
  • Produire un film sur sa vie, selon les standards du cinéma professionnel.
Par : Yufitran
Dans la catégorie : ,

Laisser un commentaire

Partager

linkedin facebook pinterest youtube rss twitter instagram facebook-blank rss-blank linkedin-blank pinterest youtube twitter instagram