Pourquoi certains Kabyles rejettent Kabyle.com mais soutiennent Amazigh24 ?

Par : Yufitran

Le paradoxe d’une même cause

Depuis plusieurs années, un phénomène étonnant se répète dans la diaspora : des Kabyles très actifs sur les réseaux sociaux, parfois même défenseurs autoproclamés de la culture amazighe, expriment une hostilité marquée envers Kabyle.com, tout en relayant volontiers les publications d’Amazigh24.

Les deux projets sont pourtant issus d’une même démarche : documenter, transmettre et rendre visible la culture kabyle dans toute sa diversité.
Alors, que se joue-t-il réellement derrière cette apparente contradiction ?

1. L’ombre portée de l’histoire de Kabyle.com

Fondé à la fin des années 1990, Kabyle.com fut l’un des tout premiers médias amazighs indépendants sur Internet.
Libre, critique, pluriel, il a longtemps incarné un espace de débat et d’expression rare — et c’est précisément ce qui lui a valu autant d’admiration que d’attaques.

Au fil du temps, le site est devenu un miroir des fractures du monde kabyle : politiques, linguistiques, générationnelles.
Certains lui reprochent d’avoir donné la parole à des sensibilités diverses, d’autres d’avoir “trop” pris position.
Mais en réalité, Kabyle.com dérange avant tout parce qu’il refuse le monopole du discours kabyle : il ouvre l’espace à plusieurs vérités.

2. Le soutien à Israël : un révélateur des contradictions

Parmi les déclencheurs de haine les plus virulents, il y a eu la position assumée de Kabyle.com en faveur d’Israël et du peuple juif.
Non pas au nom d’une quelconque idéologie, mais au nom d’un principe fondamental : la reconnaissance du droit des peuples à exister, à se défendre et à vivre libres.

Cette position, humaniste et cohérente avec la défense du peuple kabyle, a suffi à cristalliser une vague d’hostilité féroce.
Dans un contexte mondial où l’antisémitisme se dissimule sous les oripeaux du “militantisme” ou de la “solidarité politique”, Kabyle.com a payé le prix de sa clarté morale.

Refuser la haine du Juif, dans le monde d’aujourd’hui, c’est prendre un risque.
Mais c’est aussi rappeler que la Kabylie, peuple opprimé et digne, ne saurait s’aligner sur des discours de haine importés.

3. Une diaspora fatiguée des divisions... et des manipulations

Beaucoup de Kabyles de la diaspora sont aujourd’hui épuisés par les querelles internes : rivalités entre associations, stratégies d’entrisme, conflits autour des subventions ou des représentations “officielles” de la Kabylie.
Dans ce contexte, tout média qui prend position ou rappelle certaines vérités historiques devient vite la cible d’un camp ou d’un autre.

Amazigh24, plus récent et plus sobre dans sa ligne, apparaît alors comme une alternative apaisée : moins d’enjeux de pouvoir, plus d’ouverture vers les cultures amazighes du Maroc, de Tunisie ou de Libye.
Pour certains, c’est une façon de “respirer” hors du climat tendu de la diaspora kabyle organisée.

4. Le soupçon du “séparatisme kabyle”

Autre facteur clé de rejet : la diabolisation systématique de la Kabylie.
Parce qu’elle revendique une autonomie culturelle et linguistique, la région est souvent caricaturée comme “séparatiste”, voire “dangereuse”.
Cette accusation, relayée jusque dans certains milieux amazighs eux-mêmes, empoisonne le débat.

Kabyle.com, en donnant la parole aux acteurs de la revendication identitaire kabyle, a souvent été pris pour cible — non pour ce qu’il disait, mais pour ce qu’il incarnait : une Kabylie qui pense par elle-même.
Amazigh24, plus large dans son périmètre, échappe partiellement à cette stigmatisation ; il rassemble, là où Kabyle.com dérange.

5. Le syndrome du miroir : se voir, ou ne pas se voir

Kabyle.com agit souvent comme un miroir collectif. Et comme tout miroir, il renvoie parfois une image qui dérange.
Voir ses contradictions exposées, ses divisions ou ses excès, n’est jamais confortable.
D’où ce rejet quasi instinctif de certains militants qui préfèrent soutenir un projet plus neutre, plus “neuf”, ou simplement moins chargé symboliquement.

Amazigh24, de son côté, ne porte pas le poids des anciennes batailles.
Il aborde la question amazighe dans une perspective plus globale, culturelle et éditoriale.
C’est un média qui parle d’identité, de langue et de création, sans forcément s’enfermer dans les luttes internes de la diaspora kabyle.

6. L’effet “seconde chance”

Certains soutiens à Amazigh24 viennent aussi d’une forme de réconciliation silencieuse.
Beaucoup de ceux qui ont quitté Kabyle.com ou l’ont critiqué finissent par reconnaître, avec le temps, la valeur de cette mémoire numérique : des archives, des voix, des témoignages qu’on ne retrouverait nulle part ailleurs.

Amazigh24, en ce sens, prolonge cette mémoire tout en offrant une nouvelle chance de la reconstruire autrement — sans amertume, sans hiérarchie, sans rancune.

7. Ce qui relie les deux : la continuité d’un travail de fond

Au-delà des apparences, Kabyle.com et Amazigh24 ne sont pas des concurrents, mais deux visages d’une même mission.
Le premier, enraciné dans l’histoire de la diaspora, assume la complexité et les débats.
Le second, plus transversal, relie cette parole à l’ensemble du monde amazigh et à la culture numérique contemporaine.

Les détracteurs oublient souvent qu’il s’agit du même travail de mémoire, poursuivi avec d’autres outils, d’autres formats, d’autres mots.

8. Au fond, ce rejet en dit long

Détester Kabyle.com, c’est parfois une façon détournée d’exprimer un malaise vis-à-vis de soi-même : celui d’un peuple déraciné, déchiré entre authenticité et visibilité, entre mémoire et modernité.
Soutenir Amazigh24, c’est peut-être le signe d’un besoin de renouveau, d’un espace moins marqué, où chacun peut à nouveau se reconnaître.

Mais au fond, il s’agit d’un même combat : rendre la culture kabyle et amazighe visible, accessible et durable.

9. Clones et détournements

C’est dans ce contexte qu’est apparu le cas d’un site similaire avec l’extension .ma, soutenu ouvertement par des membres de certains mouvements politiques kabyles.
Son objectif implicite : prendre la place d’Amazigh24, en se présentant comme une plateforme “alternative” — mais avec un nom et une identité volontairement proches.

Cette manœuvre n’était pas isolée.
D’autres initiatives éphémères ont tenté la même approche : brouiller les repères, détourner l’attention du public, et fragmenter encore davantage un espace médiatique déjà fragile.

10. Une identité ni fermée ni dissoute

Ce qui dérange, en réalité, c’est la position singulière que défendent Kabyle.com et Amazigh24 :
une Kabylie pleinement amazighe, mais sans renoncer à sa spécificité.

Nous refusons deux excès :

  • d’un côté, ceux qui veulent séparer la Kabylie du reste du monde amazigh, au nom d’un particularisme exclusif ;
  • de l’autre, ceux qui veulent dissoudre la Kabylie dans une “amazighité” sans repères, uniforme, sans âme ni racine.

Être kabyle, ce n’est pas s’isoler. Être amazigh, ce n’est pas se diluer.
C’est trouver un équilibre entre fidélité et ouverture, entre mémoire et modernité.

Conclusion : deux chemins, une même mémoire

Détester Kabyle.com, c’est souvent détester ce qu’il reflète : la complexité d’un peuple vivant, debout, indomptable.
Soutenir Amazigh24, c’est parfois chercher un refuge plus apaisé.

Les deux portent une même conviction :

aucun peuple ne survit sans mémoire, et aucune mémoire ne vit sans courage.

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